Le mime corporel dramatique

decroux bnfQu’est-ce que le mime corporel dramatique ?

Avec le corps, il est très difficile de mentir. Le corps suppose des formes. Supposez un homme qui reçoit une très mauvaise nouvelle. Il rentre chez lui, il est seul dans sa chambre. On imagine son comportement, même sans regarder par le trou de la serrure, et l’on suppose qu’il va avoir un effondrement de la colonne vertébrale, comme s’il avait du mal à se tenir debout. Il va marcher à petit pas, les jambes fermées. Si au contraire cet homme est content, peut-être qu’il aura ce qu’on appelle l’appétence de vivre, l’appétence de l’effort et son tronc sera, pour ainsi dire en état d’érection.

Disons que par-dessus tout, l’art du mime consiste en une purification ou si vous préférez une épuration. Qu’est-ce qu’une purification ? C’est conserver d’une chose uniquement son essence. Alors il faut bien se mettre dans la tête que l’idée de pureté est un moyen et que ça n’est pas nécessairement une garantie.

On a l’habitude de dire « le mime dramatique » quand on dit le mime. Mais le mime dramatique, c’est le portrait de quoi ? C’est une chose connue que nous avons des désirs aussi puissants que contradictoires et le mime, lui, ne peut pas parler pour raconter ces contradictions intérieures. Il est obligé de les jouer. Or, l’homme porte en lui un drame bien avant d’être en conflit avec un autre homme : il voudrait qu’une chose ait tous les avantages, aller à droite en allant à gauche… Ce drame, le corps, à lui seul, le raconte. L’homme n’est pas en accord avec lui-même. Mais quand toutes les parties de lui-même sont en accord, alors il danse.
C’est ce qui distingue le mime dramatique de la danse. L’homme qui danse est en accord avec le monde. Quand je dis le monde, je veux dire tout ce qui n’est pas lui, tout ce qui est à l’extérieur. On ne voit pas une personne valser lorsqu’elle est en désaccord avec le monde. Si on est en désaccord avec le monde, c’est qu’on lui résiste, qu’on se défend contre lui, ou qu’on l’attaque et on ne voit pas très bien comment la valse decroux bnfconstituerait une résistance ou une attaque. De plus chez l’homme qui danse, toutes les parties de sa personne sont en accord entre elles. S’il valse, il n’y a pas un désaccord. Tandis que dans l’exemple que je vous donnais il y a un désaccord entre deux parties de moi-même.

Nous autres mimes, nous devons chercher à faire de la poésie par l’action et non par le mot.
Ce que j’ai apporté c’est de considérer le corps humain comme un clavier.

Pour bien me faire comprendre je vais récapituler les éléments de notre art.
Il y a d’abord l’organe, la chose qui va se déplacer, qui sera déplacée. Est-ce que ce sera la tête, le bras, la jambe?
Puis il y a le dessin, c’est-à-dire le parcours accompli. Si ce parcours avait laissé une trace, ce serait un dessin […] c’est comme un tracé qui laisserait derrière lui une chose qui s’est déplacée. En somme le dessin ressemble un petit peu, sur une image, à une route et sur une route il peut s’y faire bien des choses. Il peut y avoir une automobile légère, un tank ; ça peut aller vite, lentement.
Après le dessin nous avons la vitesse. En français le mot vitesse a un sens qui varie selon le contexte. Il peut vouloir dire rapide, vite, ou selon un autre contexte, le temps qui est mis pour un parcours déterminé. Dans ce cas on peut parler de la lenteur comme d’une vitesse.
Nous avons donc l’organe, qui est l’instrument, le dessin qui est l’intonation, la vitesse, plus ou moins lente ou plus ou moins rapide, et pour finir, la force. C’est une chose assez étonnante, la force. La force dans un decroux bnf2
art qui s’adresse aux yeux, c’est extraordinaire. Comment peut-on savoir si on donne de la force ? On peut voir quel est l’organe qui se déplace, son itinéraire. Mais la force ? La force c’est comme l’électricité, on ne peut pas la voir et pourtant, on la devine, on la déduit.

Et puis,  au-dessus de tout ça, il y a le sens politique. Le sens politique est ce qui manque le plus aux hommes. Ce vrai sens politique, qui est le souci de la justice et du bonheur et non l’adhésion à un parti politique. […] Je parle du souffle politique, du souffle prométhéen. Quand un homme est étendu par terre en short, en slip, c’est très simple, c’est un peuple qui est couché et voilà qu’il se lève lentement. Vous voyez tout son jeu de muscles et après il va, il vient, il soulève des choses, il les projette. C’est l’homme qui compte sur lui-même et voilà en quoi c’est un art prométhéen.
Et le mime devrait surtout, surtout, vouloir dire aux hommes, puisque c’est son muscle qui joue : « Tout est possible ». C’est la volonté qui manque, ce n’est pas la puissance.

C’est le mime qui m’intéressait, le mime du corps. Et pourquoi le mime du corps ?
Parce que le corps, c’est lui qui paie la facture, c’est lui qui souffre, c’est lui qui veut, c’est lui qui prouve, et quand je vois un corps se dresser,  c’est comme si je voyais l’humanité se lever.


Textes issus de « Etienne Decroux, mime corporel, textes, études et témoignages » sous la direction de Patrick Pezin, éd. L’Entretemps 2003.

[et aussi une vidéo de la pièce Les Arbres, postée dans Blog, catégorie : Arts du mouvement]

Etienne Decroux – La Méditation 1957